Le Progrès - 31 août 2003

 "L'eau des profondeurs"

 Pour la première fois, on s'aperçoit que l'eau de la Papeterie, qui alimente 16000 jurassiens, pourrait un jour manquer. Ce constat amer amène à reconsidérer les propositions de spéléologues, seuls capables d'évaluer le stock profond. D'après eux, il y a malgré la sécheresse, beaucoup d'eau dans le calcaire. Encore faut-il savoir où la chercher.

 En surface, c'est la désolation. Cette sécheresse va, à l'évidence laisser beaucoup de stigmates. Sur les bords de corniches calcaires, les feuillus, littéralement calcinés, sont déjà en sommeil végétatif. Comment vont-ils se comporter au printemps prochain ?

Pour les résineux, c'est un nouveau drame qui se prépare. Incapables de réagir aux attaques de scolytes, on voit, dans tous les bosquets, de longs pinceaux rougeâtres, conter cette impuissance. Pour eux, le moindre jaunissement est synonyme de mort. Cette sinistre réalité, éclatée au grand jour il y a finalement fort peu de temps, est en train de commettre des dégâts qui risquent bien d'égaler quantitativement ceux laissés par les tempêtes de 99.

Dans cette accumulation de constats désolants, la tenue des rivières principales est presque un cliché rassurant. Le débit de l'Ain est resté tendu fort longtemps. Bien sur, le lit eutrophisé est à nouveau colonisé par ces longues algues gluantes qui révèlent ainsi les carences ambiantes. Surchauffés, non oxygénés. les fonds n'arrivent plus à digérer les attaques polluantes.

L'hydrologie de surface reflète t-elle ce qui se passe à l'intérieur ? Comment se comporte, dans le calcaire, les réserves qui, en temps normal, font du Jura tabulaire, un véritable château d'eau ?

La Papeterie menacée

 

Nombre de conduits, de siphons, habituellement sous pression, doivent se trouver aujourd'hui hors eau.

L'inquiétude aujourd'hui, se focalise sur la source de la Papeterie. C'est elle qui alimente l'ensemble du réseau desservi par le syndicat du Centre Est, à quelques exceptions près, soit 51 communes totalisant 16 000 habitants.

En temps normal, « l'Ozone » usine 6000 m3 d'eau par jour. Cette période caniculaire a été fatale à de nombreuses sources d'approvisionnement communales indépendantes. Par le principe des livraisons " en gros ", celles-ci s'alimentent désormais aux sources de Conte. Ces nécessités supplémentaires portent la demande quotidienne à 7000 m3 environ. Or, en cette fin de moi d'août, l'écoulement principal de la Papeterie, celui qui est directement capté, ne produit plus cette quantité souhaitée.

Pour l'instant, on palie à cette défaillance en pompant les écoulements voisins de cette même source, non exploités ordinairement.

Cette sécheresse va imposer une certaine révision des données acquises. Il faudra bien trouver des solutions complémentaires si ce type de climat doit, dans un avenir plus ou moins lointain, s'imposer. Des réserves, d'après Rémy Limagne, il y en a. Simplement, la seule exploitation, suffisante jusqu'alors, des réseaux superficiels, rendait cette connaissance superflue.

 Un drain sous le plateau du Fied

Certaines communes, assises sur des positions précaires, comme en rebord de plateau, ont déjà esquissé une parade. C'est ainsi que cet été aura permis la révélation d'un drain sous le plateau du Fied. Une équipe, dirigée par le spéléologue Sylvain Collin, a pénétré à partir du gouffre des " champs Mottet ", dans une petite rivière. Celle-ci, à l'évidence, est un affluent d'un cours souterrain beaucoup plus important, qui délivre à la Doye, au pied des falaises, un demi m3 par seconde. La cartographie de ce collecteur rendrait évidement plus aisée une distribution rendue aléatoire par les conditions climatiques extrêmes.

Ces rivières souterraines quelques peu mythiques, existent même en un certain nombre d'exemplaires. Rémy Limagne aimerait bien parcourir celles qui transportent l'eau du lac du Fioget jusqu'aux sources de Balerne "ce sont très clairement des galeries". Seulement, les deux " bouts " sont obstrués par des éboulements. Il apparaît pourtant que ces conduits ne se trouvent pas à une profondeur rédhibitoire, environ 60 mètres.

Leur maîtrise permettrait d'envisager une forme d'exploitation autonome pour les villages du plateau, dépendant du même syndicat, mais dont les eaux proviennent d'Ilay. Il est même surprenant de trouver sous l'étroit et aride Bénédegand, une réserve d'eau conséquente. La Rivière souterraine de la Châtelaine, qui " sort " au fond de la Culée de Var-Cul, est toujours " en eau ". Son niveau n'a, pour l'instant, "baissé que d'un mètre"» et les siphons, très profonds sont toujours alimentés, "ça bouge plus".

Ce constat s'applique, dans le même contexte géographique, à l'immense réseau qui vient au jour à la caborne de Chambly. Ses cinq kilomètres et demi de galerie connue et explorée recèlent toujours une énorme quantité d'eau, à disposition ou presque.

 

Dix ans dans le calcaire

On connaît aujourd'hui les grands traits de circulation des eaux souterraines. Les spéléologues jurassiens ont pénétré les réseaux majeurs. Des colorations ont révélé les orientations essentielles. La période exceptionnelle que nous subissons concentre un certain nombre de facteurs extrêmement favorables pour l'exploration souterraine.

Nombre de conduits, de siphons, habituellement sous pression devraient se trouver, aujourd'hui, hors eau. Pourtant, d'après le spéléologue Rémy Limagne " rien d'important " n'est apparu avant début août. A l'évidence, la masse des réserves, au plan général, n'était encore pas écornée. Ce constat se trouve corroboré par les observations de l'hydrogéologue Blavoux.

Dans le bassin d'alimentation de la Glantine, l'eau séjourne de cinq à dix ans dans les touches sédimentaires, avant de réapparaître à la surface.

 

Les effets de la sécheresse étalés dans le temps

II y a plus de dix ans, les ultimes essais nucléaires français avaient lâchés dans l'atmosphère un élément radioactif, le tritium. Celui-ci se retrouve aujourd'hui dans les réserves liquides et constitue un dateur fiable. Les mesures effectuées dans le bassin d'alimentation de la Glantine, sous le premier plateau, indiquent que l'eau séjourne de cinq à dix ans dans les couches sédimentaires avant de réapparaître à la surface.

Ce fait relativise déjà la portée d'une sécheresse. Il en étale, en tous cas. les effets dans le temps. Pour le Champagnolais, l'attention se fixe, bien évidement sur les sources jumelles de l'Ain et de la Papeterie. Dans ces cas, on se trouve à l'aval d'un bassin versant extrêmement vaste de 110 km2.

La première constitue évidement un pôle anecdotique fabuleux. La pénétration, ces jours derniers, pouvait s'effectuer sans problème, jusqu'à 250 m de l'entrée. La fameuse " salle des plaques " où se trouve fixée à la paroi le témoignages gravé des anciennes périodes de disette, était facilement atteinte. Seuls, les spéléos aguerris pouvaient passer le " piège à rat " et toucher le siphon terminal, à 350m de l'entrée, sous le territoire communal de Gillois.

La galerie de " la douche " dont le sommet n'est qu'a une vingtaine de mètres de la surface, était encore irriguée. Il apparaît, en constatant les anciennes mesures, qu'un niveau inférieur demeure stable, même lors d'une période des plus sèches.     

 

La sécheresse 2003 restera, à coup sur, dans les annales. Ce phénomène rare n'est toutefois pas exceptionnel. On a connu de semblables périodes en 1946, 47, 76. Chacune de ces séquences offre, au moins, un aspect positif.

Cela permet l'exploration des fonds de la source de l'Ain. Ces occurrences, jadis, prenaient des aspects épiques. Les difficultés d'accès, les moyens de déplacement limités leurs accordaient un parfum aventureux inoubliable. Chacun s'efforçait d'immortaliser ces instants. Les graffitis, commencent même hélas, à maculer les parois. D'autres souvenirs sont beaucoup plus durables.

En 1946, une trentaine d'ouvriers des Aciéries de Champagnole ont tenté et réussi l'expédition. Ils fixent alors une plaque métallique, sur laquelle reste gravée une trentaine de patronymes. Les effets permissifs du temps en ont effacé quelques-uns. Mais on devine encore des noms solidement attachés à l'entreprise : Saunier, Michaud, Munka ou Venancio.

Ce sont ces plaques qui servent aujourd'hui, à désigner cette « salle » lointaine. Le texte, violemment érodé, va perdre lentement de sa lisibilité. A la prochaine sécheresse, il en manquera encore quelques autres.

Au fond de la source de l'Ain, grâce à la sécheresse

 

Charly Thévenin


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